[Rêve sans fin]
Il tombe sur la ville des morceaux de langage, de ciel, de sexe et de rêve. Ce sont ce que Mario Santiago Papasquiaro appelait ses « ballades-météorites », fragments éclairs déchus qui donnent sa forme et sa vivacité à Rêve sans fin, poème errant dont le sens général s’échappe sans fin, fabriqué de mille strophes et de lignes veuves, ramassées sur tous les supports possibles qu’investissait la graphomanie particulière de leur auteur. Ces morceaux n’auront été assemblés en livre qu’après la mort de Mario Santiago, dans un ordre et sous un titre qu’il aura toutefois la possibilité de suggérer. Ultime suggestion qui modifie la portée globale du livre en faisant transitionner le texte d’un état marginal et corpusculaire (logique du fragment) vers une totalisation onirique (le titre Rêve sans fin semble diriger la lecture) qui permet le réassemblage de l’ensemble sous une pseudo-linéarité qui se découvre rétrospectivement (c’était donc un rêve). L’énorme nouveauté du texte de Mario Santiago est là. Il cherche à se faire passer pour du rêve en direct, pour du travail de rêve, par différence avec tant d’autres textes, récits, qui s’écrivent eux sous l’influence du rêve, comme des transcriptions plus ou moins librement adaptées du rêve. Rêve sans fin comme inscription du rêve à la surface du langage introduit ici sa différence avec toute une tradition romantique et fantastique pour laquelle le rêve est une inspiration, une incitation au passage à l’acte littéraire, ce dernier conservant sa dignité formelle et phrastique, sa lucidité, son pouvoir d’élucidation transformateur. Chez Mario Santiago le rêve est là, impur, insensé, comme matériel impulsé, désorganisé, passé dans des phrases jaillies ou nerveusement conduites, comme automatiquement inscrites dans la langue écrite. Automatiquement ? Oui, à condition de savoir de quel automatisme on parle. Biologique ? Pulsionnel ? Sans doute. Mais pulsionnel sublimé dans la langue qui réinvestit la pulsion ? Évidemment. Et si l’inconscient est structuré comme un langage, voici ce langage. Qui nous demande de lui-même : Où en sommes-nous avec ce qu’il est possible de penser à propos du langage, de lui faire penser et de propulser par devant lui comme pensée au moyen d’un corps, lequel se répète indéfiniment dans la pensée ? [...]